Parfois connu sous le surnom “Meeloo”, parfois connu comme étant la moitié du duo d’artistes Gfeller + Hellsgård, Christian Gfeller incarne à lui tout seul un un gros pan de l’underground graphique européen : plasticien, sérigraphe, libraire, galeriste et éditeur – notamment du “sub grafik zine” Bongoût qui fut actif de 1995 à 2015, et qui me semble avoir repris du sé(r)vice cette année.
C’est sous la marque Bongoût (à mon avis, une fausse piste) que vient de paraître son premier roman intitulé Grauzone, La Zone Grise.

Sur deux grosses centaines de pages, Gfeller fait vivre – ou plus exactement survivre – une série de personnages peuplant un “wagenburg” de Berlin, une de ces friches où s’est improvisé une sorte de quartier dont les résidences sont des habitats nomades ayant abandonné là leur vie d’errance : caravanes, camions, roulottes et même une authentique yourte importée en pièces détachées depuis la Mongolie.
Avec pour mots d’ordre “repensons le vivre ensemble !” ou “imaginer des alternatives au capitalisme”, certains ont choisi cette vie, d’autres ont assurément été contraints par les circonstances. En voici l’essence du cahier des charges tel que le chante Henry, une de ces âmes damnées, sur son cahier de libre expression :
Sans entraves. Sans carte bancaire.
Sans loyer. Sans bail. Sans crédit.
Rester en marge et fuir la société.
Sur les bords de la rivière Spree, le campement aux “172 squatters de douze nationalités différentes” mène un combat contre l’urbanisation et l’hygiénisme qui menacent tout autour et le Wagenburg reste comme une cicatrice sur le visage du nouveau Berlin, moche mais impossible à faire disparaître. Un témoin hagard de “l’appel d’air à la créativité” que constituèrent les innombrables espaces en jachère hérités des années 90, le Berlin d’avant le retour de bâton, le Berlin des quartiers de Kreuzberg, Friedrichshain et Treptow, avec sa “légion de squats” et son “explosion d’initiatives pétulantes, sauvages, de fortune et d’infortune, de galeries improvisées, de bars et restos clandestins, de clubs et cinés hors-la-loi”…

Le Wagenburg est le dernier bastion de la résistance à la normalisation, mais, pour les résidents activistes, les pièges sont nombreux et parfois mortels : maladie, désordres psychologiques (l’avis d’un flic en intervention sur ce secteur : “ils sont tous cinglés, on nage en plein délire”), paranoïa, exacerbation des querelles idéologiques (“en vérité au Wagenburg les idées fermentaient et pourrissaient bien plus vite qu’elles ne germaient”), complot antisocial, différentes formes d’addiction et autres toboggans vers l’enfer. La zone autonome prend les couleurs d’un cimetière où dans chaque tombe vient reposer à jamais une part morte d’utopie.
Au-delà des destins croisés que l’auteur anime avec une habile poésie, le véritable personnage qui s’impose, c’est la ville, bien sûr, ce Berlin remodelé par la réunification, la Treuhandanstalt, la gentrification et le tourisme international dont les premières vagues “déferlèrent sur la ville comme un tsunami”, Berlin où les fantasmes de cosmopolitisme progressiste ont été remplacés par une réalité de spéculation immobilière, d’embourgeoisement et de “bars à bières artisanales de merde”, dont certaines aromatisées à l’ananas – la violence sociale est dans les détails.
Bourré de considérations d’ordre sociologique, historique, géopolitique, patrimonial, économique, technologique (voire théologique, architectural, zoologique ou même typographique, oenologique ou zythologique…), Grauzone est aussi bourré de fautes et coquilles. Ce criblage qui pourrait troubler le maniaque du dictionnaire, je l’ai lu comme une signature d’authentique provenance underground (assez brute de décoffrage, sans souci des impératifs de commercialisation grand public, sans aucune trace de dépôt légal, d’adresse d’éditeur, de prix, etc.). C’est aussi un marqueur de cette culture plurielle de Berlin, sans doute, où Gfeller vit et travaille, mélangeant possiblement les langues, switchant du français à l’allemand, de l’anglais au suédois, sans qu’une hésitation d’orthographe ou de conjugaison ne vienne ralentir le flot de mots tapés sur le clavier de son bon vieux kleincomputer Robotron KC 87 !
Dernières précisions :
1 – Sur les quatre pages de couverture, le livre est illustré par l’artiste Zigendemonic (venue d’Ukraine pour s’installer à Berlin), et, en guise de signet, j’ai eu droit à une carte postale représentant une saucisse au curry.
2 – La bande-son du livre va de Suicide et des Cramps à Sleaford Mods et Municipal Waste, en passant par les Ramones, Lydia Lunch, les Butthole Surfers, Hank Williams III ou Turbonegro. Ce qui va bien avec l’histoire car, comme l’auteur l’annonce en prière d’insérer : “c’est assez trash”.
3 – Ah oui, important : livre en vente par correspondance sur le site de Beuys On Sale


Crédit Ours autonome : tranche du livre Grauzone, éd. Bongoût
Note de lecture par Guillaume Gwardeath. Plus de chroniques et recommandations à suivre sur le site, les réseaux sociaux ou ma newsletter, vielen Dank und bis bald.




Vous devez être connecté pour poster un commentaire.