Ma première visite du musée Bonnat-Helleu rénové


Making of :

Le journal Junkpage (Bordeaux) m’a commandé un compte-rendu de visite du musée Bonnat-Helleu à Bayonne, récemment ouvert au public après une longue période de grands travaux. Ce reportage (texte + photo) a été publié sous le titre « Canon » dans le n° 129 daté de février-mars 2026. Je me suis attaché à monter comment les œuvres (« à hauteur de regard », comme on dit) y dialoguent entre elles dans des rapprochements parfois inattendus.

Mon reportage :

Entré dans le patio, une fois franchis les épais murs de calcaire du musée, comment ne pas lever les yeux vers le considérable Triptyque bayonnais peint par Henri-Achille Zo en 1914 ? Sur cet hommage au maître Léon Bonnat par son élève, par-delà la jonction de l’Adour et de la Nive, sur le panneau de gauche, on distingue le bâtiment qu’occupe aujourd’hui le musée des Beaux-Arts de la ville de Bayonne. De Bonnat, on montre au visiteur, comme des fétiches, la boîte de peinture et la palette, et de nombreux portraits : profil posthume de Ingres, sans doute d’après photographie, Pasteur et sa fille, Félix Faure en pied, etc.

Capsule temporelle, une “vitrine historique” est placée là pour faire un clin d’œil à la scénographie originelle de 1901, et bien faire comprendre qu’au rayon des antiquités, il convient de ranger aussi les manières d’organiser un musée qui étaient celles des conservateurs du 20è siècle. Inauguré en novembre dernier au terme d’une totale rénovation, le musée Bonnat-Helleu jouit d’un rare privilège : l’opportunité d’avoir pu être entièrement réfléchi. L’idée maîtresse du projet : désacraliser un peu le parcours, et permettre la découverte par l’émotion et l’intuition. Eh bien la visite commence par une astuce réussie : la notion de “corps” comme thématique d’entrée. “Une thématique que tout le monde connaît, car a priori chacun en a un !” s’était amusé à nous dire le jeune directeur Barthélémy Etchegoyen Glama.

Voilà donc, tout autour, le corps qui exulte. Canons gravés dans le marbre. De nombreux hommes musclés, patriarches bibliques ou héros mythologiques, dont un nu académique par Théodore Géricault que l’on pourrait ici prendre pour un hommage à la force basque indispensable au sokatira. Le corps apparaît aussi en souffrance (le Job de Bonnat, huile sur toile superbement mise en valeur), et enfin sans vie : considérer ainsi la juxtaposition du sarcophage d’une vénérable maîtresse de maison égyptienne, à la carnation ocre, et du Christ efflanqué et livide d’une déploration du 19e. Didactique mais efficace leçon, en somme, sur le caractère pluriel de la beauté, appréciée diversement que l’on se trouve en Attique avant notre ère, en Tanzanie dans les années 70 ou dans une chapelle à Toulouse au Moyen Age…

Les collections illustrent ensuite des fonctions plus politiques de l’art. Décors étincelants, riches tapisseries, armure dorée de Saint-Georges terrassant le dragon : glorifiant le sacré, l’art s’est mis au service de la religion dominante. Au service de l’ordre social, aussi : voir le portrait austère d’un duc espagnol par El Greco, portant à la tête et aux mains la fraise de dentelle. Les aristocrates posent face au chevalet et, sans se départir de leur raffinement, affirment leur autorité et leur rang. Voyons Henriette de France peinte par Van Dyck : la tendresse maternelle de la reine ne saurait effacer l’expression de sa puissance. Les salles suivantes explorent plus classiquement les écoles, avec leur lot de scènes de bondage, têtes tranchées, sacrifices, tempêtes, cachots, derniers soupirs et frères vendus comme esclaves. Pour un retour un calme, quelques Anglais notamment : les vastes parcs du nord de Londres et la quête de vérité atmosphérique de John Constable.

“C’est pas le Louvre, mais presque”, glisse une dame en visite, avec un accent un brin chauvin. C’est aussi presque Orsay. Sur les murs de l’étage consacré au 19e siècle, l’accrochage dit “à touche-touche” fait penser à un scroll d’index sur les réseaux. Visions de l’Orient, marines, soldats, etc. que l’on peut admirer, comme Périclès admire, juste en face, sur une peinture de Louis Hector Leroux, dévoilée par le sculpteur Phidias en son atelier, une Athéna faite d’ivoire et d’or. Se détachant sur le paysage désolé d’un champ de bataille, un fantassin blessé ne veut pas mourir abandonné dans la neige. C’est L’Oublié d’Emile Betsellère, une des œuvres les plus singulières de ce fronton. Sur Netflix, dans son Frankenstein, Guillermo del Toro vient de lui rendre un furtif hommage visuel. Enfin, si le musée est “un petit Louvre”, elle en est assurément sa Joconde : turban noué bas sur sa tête, l’iconique Baigneuse de Jean-Dominique Ingres se contorsionne et tente de se dissimuler, en vis-à-vis de l’autoportrait de Goya aux lunettes ajustées au bout de nez.

Devant les Moissonneurs dans la campagne romaine, de Jules Elie Delaunay, depuis son fauteuil roulant, une visiteuse commente à voix haute : “à poil dans les champs, ça doit leur gratter le cul”. Quelques couloirs plus loin, une grand-mère fait connaître volontiers son avis général : “C’est joli, quand même”. Ce qui est lapidaire, mais pas faux. A la sortie, parmi les nombreuses déclinaisons de choses vues, la boutique vend la tête de chevreuil d’Albrecht Dürer (chaussettes à 13 euros, tote bag à 15) et la baigneuse d’Ingres, bien entendu (un euro pour sa carte postale, 7 pour son mug, 59 pour son étole). S’il vous reste 5 euros, vous pourrez vous faire servir, au Kafe Tinda, un chocolat chaud.

Musée Bonnat-Helleu
5 rue Jacques-Laffitte
64100 Bayonne

mbh.bayonne.fr

Bonus (choses vues et photographiées) :

D’abord, gravée dans l’ivoire, cette scène en vogue au 14e siècle : « le château du dieu Amour », symboliquement pris d’assaut par le prétendant courtois (« restons courtois »), que la dame coiffera d’une couronne de fleurs :


Ensuite, peinte aux Pays bas au 15e siècle, par on ne sait plus trop exactement qui, on se sait plus trop exactement quand, cette Sainte Face :


Cette mise en scène sur un linge étendu (non pas un portrait : mais la peinture d’un portrait), cela fait penser aux images dites “acheiropoïètes”, un mot grec connu des champions de Scrabble, qui désigne les représentations faites non pas de la main de l’homme, mais bel et bien d’origine surnaturelle. Comme le Saint Suaire, bien sûr, mais aussi le voile de Sainte Véronique, qui aurait prêté son vêtement au Christ sur le chemin de sa crucifixion, afin qu’il puisse éponger la sueur sur son front, le visage du Christ restant imprimé par miracle sur le tissu. J’ai toujours considéré Sainte Véronique comme la sainte patronne de la photocopie et/ou de la sérigraphie, mais je n’ai jamais trouvé quiconque pour partager ma croyance, vox clamantis in deserto.


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