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Pachuco Hop : la machine à en découdre

Cette année, j’ai longtemps répété que ce que j’ai préféré lire, ce sont les anthologies des textes de Didier Balducci publiées par sa propre microstructure, les Editions Mono-Tone (de Nice). Cela faisait un sacré moment que je ne m’étais pas autant tenu les côtes de rire au moment d’aller rouler ma viande vegan dans le torchon, au risque de littéralement me vautrer hors du pieu, à la Little Nemo.

J’ai dévoré mes Balducci au printemps, et alors que je pensais ma rentrée littéraire pliée d’avance, j’ai lu en septembre le Pachuco Hop de Pascal Escobar, format poche paru lui aussi chez Mono-Tone. Heureusement que Bernard Pivot ne m’a pas appelé cette année pour participer à l’apéro Goncourt sinon j’aurais eu un mal de iench à trancher (de toute façon, cette année, c’était en visio : nul).

Escobar édité par Balducci, quelle classe quand même. Au moment où la France s’apprête à retenir un nom pour son nouveau porte avions, j’espère que l’Officier de Programme préconisera au ministère de le baptiser le Balducci, ou le Pachuco. Ou alors peut-être l’un et l’autre, pour deux sous-marins ?

Je pense que j’avais lu tous les textes de Pascal Escobar (Pachuco, c’est son petit surnom) dans feu le fanzine format A4 fanzine Dig It !, mais les écrits, proprement transmutés au format livre de poche, se trouvent sublimés et, magie de l’édition, encore plus efficaces.

Dans les cinq ou six lignes que l’éditeur consacre à la présentation de l’auteur, il est rappelé que c’est en effet dans Dig It ! que Pascal Escobar a raconté sa vie de rocker (de 2017 à 2019). Par vie de rocker, il faut entendre : guitariste de punk à Marseille (pour les Gasolheads et les Neurotic Swingers, et un ou deux trucs un peu plus coldos), éditeur ruiné (j’avais adoré les deux livres d’auteurs américains parus sur son fulgurant cabanon d’édition Corde Raide : le George Tabb et le Aaron Cometbus), gestionnaire de club rock ruiné, programmateur de festival ruiné, et les jobs nécessaires à la survie sociale dans les interstices. Vous l’avez compris : un CV solide.

La vérité cruelle derrière cette enfilade de chroniques stylées, c’est que le temps file à une vitesse cosmique, et que l’on passe de « mec en place (…) à has been de merde dont même les fanzines spécialisés n’ont plus rien à foutre » en moins de temps qu’il n’en faut pour zipper sa fermeture éclair. Entre temps, il aura fallu trouver des occupations saines pour survivre dans une « ville de chimpanzés de merde » – par occupation saine, Pascal Escobar pense à la drogue, à l’alcool et au rock’n’roll, sans doute dans cet ordre de préférence.

Escobar raconte (au cas où vous ne l’auriez pas vécu) comment aux alentours de ses 25 piges tout n’est qu’action, tout n’est que rock, voire tout n’est qu’action rock (« Monte un groupe, répète, colle des affiches dans la ville pour tes concerts, achète un Combi Volkswagen de 1974 pour trimballer le matériel. Bois, sniffe, brûle ta jeunesse. Passe les meilleures heures de ta vie dans le film que tu joues dans ta tête. »). Il raconte comment carbure ce moteur, avec plus ou moins de dignité (« J’étais dans un bar associatif, le genre tenu par des gouines qui font de la sérigraphie. C’était tard le soir et j’étais bourré. ») et comment s’enchaînent ces concerts où s’exprime la pureté poétique de la vie, la vraie (« Le guitariste des Hatepinks a dédicacé chaque chanson à sa bite. »)

Et bien sûr finit par sonner l’heure de l’honnêteté avec soi-même et de la rédemption. Ce moment où l’on consulte éventuellement un psychiatre addictologue pour lui exposer sa propre petite méthode scientifique sur la gestion des produits (« Il m’a regardé par-dessus ses lunettes rondes en me répondant c’est intéressant mmh c’est très intéressant ça monsieur Escobar. »). Ce moment où l’on s’avoue que « maintenant, on est vieux, et que peut-être le salut de nos âmes passe par l’invention d’une porte de sortie honorable qui puisse nous permettre de conserver une image favorable de nos personnes en cuir noir cintré sans pour autant partager des centaines d’heures de camion avec des dégénérés alcooliques et drogués. »

La vie est une quête. Notre background commun, nous l’avons apprivoisé, chacun à sa manière, du mieux que nous avons pu. Ce bouquin de Pachuco est un miroir de plus d’une de nos grimaces.

Oui, un miroir, et vous savez à quel point ils aiment ça, les rockers, les miroirs, prisonniers qu’ils sont de l’exiguïté des loges et de l’angoisse du temps qui s’enfuit.

Superbe illustration de couverture par le trop rare Matt Konture.

Pascal Escobar, Pachuco Hop
Editions Mono-Tone, 8 €
ISBN 978-2-9563626-5-4