L’art de bien gérer sa boîte

Elle a transformé le white cube en boîte rouge, et paraît s’amuser du jeu de mise en abyme de l’oeuvre dans l’oeuvre. Ce mois de mai marque le dixième anniversaire de la conception des Tinbox par Nadia Russel Kissoon. La directrice de l’Agence créative pour l’art contemporain n’a de cesse de créer des temps de rencontre entre les artistes et les individus.

DELART JUNKPAGE

Un article que j’ai écrit pour le journal Junkpage de mai 2017, et que j’archive ici car la page « Portrait » de Junkpage n’est pas reprise dans la version Tumblr de la publication.

L’ART DE BIEN GERER SA BOÎTE

Elle raconte son parcours sans timidité ni hésitation. Mais à force d’entendre poser des questions à son sujet, elle impose presque un recadrage  : «Ce sont les artistes qui sont au cœur de tout ça  ! C’est d’eux dont il faut parler  »  ! Aussi dirons-nous que Nadia Russel Kissoon mène un projet artistique global, avec au sein de chaque action, le rôle central dévolu à l’artiste.

Formellement, ses études ont couvert les deux volets  : la pratique des arts, avec un master d’arts plastiques à Bordeaux 3, complété par un séjour à Berkeley dans le cadre d’une bourse d’échanges  ; et la médiation (elle préfère parler de «   partage de l’art   »), avec un cursus de conservation, diffusion et gestion de l’art contemporain suivi à Montpellier.

En Californie, ses cours d’histoire de l’art contemporain américain avaient pour thématique «  sortir de l’espace physique du musée ou de la galerie  ». Du sur mesure pour celle qui sera surtout connue pour ses espaces d’exposition itinérants Tinbox, «projet pensé à la jonction de l’oeuvre et de la structure ».

Nadia Russel Kissoon porte le nom venu du Royaume-Uni de son grand-père maternel, et celui venu d’Inde de son grand-père paternel. Voilà de quoi expliquer sans doute le rouge de la peinture de ses Tinbox, référence plus ou moins avouée aux iconiques cabines téléphoniques britanniques, voire aux bus à impériale en service à Londres.

Autre influence qui affleure  : un voyage marquant qu’elle fit au Japon  et dont elle revint « fascinée par la manière d’optimiser les petits espaces et par la modularité des habitations».

La toute première Tinbox prit la forme d’une simple boîte de bois avec une porte, sans vitrine. «  Il fallait faire la démarche de rentrer dans l’espace pour pouvoir vivre l’exposition  ». C’était en mai 2007. Nadia Russel, il y a dix ans, n’avait ni atelier ni réels moyens pour ouvrir un lieu d’art, mais une grande énergie créative et un réseau d’artistes à montrer et accompagner. «  C’est là qu’est née l’idée de construire une galerie/oeuvre  ».

Pour donner une identité à son concept, elle convoque tous les codes  de la galerie : site web, présentation des artistes, textes, logos, cartons d’invitation aux vernissages… «  Les premiers visiteurs ne s’attendaient pas à tomber sur une toute petite porte et entrer dans un micro espace  ».

La galerie Tinbox n’est qu’un des tentacules de sa pieuvre, pour reprendre l’animal totem qu’elle a choisi pour symboliser son projet mouvant et protéiforme. En 2007, déçue de ne pas avoir trouvé de site centralisant des ressources sur l’art contemporain au niveau régional, elle répertorie elle-même l’existant – «  histoire de voir où je mettais vraiment les pieds  ». Trouvant «  idiot d’avoir fait tout ce boulot et de ne pas le partager  », elle crée Art Flox, annuaire et agenda spécialisé.

Pour chapeauter ses pôles d’activités, elle monte une structure qu’elle baptise l’Agence créative. De la même manière que le projet Tinbox avait épuisé les codes de la galerie d’art contemporain, l’Agence créative utilise ceux d’une entreprise culturelle classique.

Son objet  : la création permanente de dispositifs, matériels ou immatériels, permettant la rencontre entre l’art, les artistes et ceux qui les fréquentent.

Au chapitre de ses actions emblématiques, on peut citer un solide programme de résidences d’artistes, ou les plus ludiques Bordeaux Art Tour, circuits artistiques à l’aveugle («Les gens ont juste une heure de rendez-vous et une adresse, et je les  embarque pour une aventure le temps d’une soirée, entre parcours artistique underground et restaurant clandestin »).

En toute logique, l’Agence créative a intégré la nouvelle association Bordeaux Art Contemporain, que Nadia Russel préside, démarche collective source d’un nouvel élan d’enthousiasme  :  «  Cela fait des années que l’on essaye de fédérer les acteurs autour d’un événement commun pour donner une vraie visibilité à la scène de l’art contemporain bordelaise dans tout son écosystème  ! ».

L’événement s’appellera le WAC – pour «  week-end d’art contemporain  », et est programmé du 28 septembre au 1er octobre prochain, à travers tout Bordeaux, avec QG à l’Ecole des Beaux-Arts. Les Tinbox y seront bien entendues activées.

>> www.wacbordeaux.com

Même si les boîtes ont déjà été présentées à Paris (au 104 dans le cadre de la foire de découvertes en art contemporain Slick) ou à Marseille (pour le Printemps de l’Art Contemporain) par exemple, leur diffusion est assez locale  :  Bordeaux, et la Gironde – la dernière Tinbox vient d’achever un périple de six mois en Haute-Gironde, l’an dernier c’était dans le Centre Médoc.

«  On explore pas mal la métropole bordelaise et ses places. J’aimerais beaucoup que les Tinbox voyagent plus  »   reconnaît Nadia Russel. «  C’est vers cela qu’il faut que je mette mon énergie les années à venir.  La France, et même penser à l’échelle européenne ». Nadia Russel sent l’heure venue de «  pousser un peu plus les frontières  », malgré l’instabilité des moyens humains et financiers  : baisse des subventions de fonctionnement, dépendance aux appels à projet, incertitude des modèles économiques alternatifs, difficile pérennisation des emplois au sein de l’équipe…

L’Agence créative a pignon sur rue, cours de l’Argonne à Bordeaux,  avec un bureau qui s’ouvre sur un loft et un surprenant jardin  («  Fut un temps où l’ensemble de la maison était utilisé comme espace de diffusion, avec une nouvelle exposition chaque mois sur le plateau du premier étage. Il y a souvent un mélange des genres dans la manière de travailler entre le privé et le professionnel  »). Mais l’espace sédentaire intéresse de moins en moins Nadia Russel, tout comme elle fuit le risque de l’emprisonnement dans l’entre-soi de l’art contemporain  : «  Je préfère la mobilité  ».

TINBOX

Article : Guillaume Gwardeath

Photos : Delphine Gouzille

L’Agence créative, 76 cours de l’Argonne, Bordeaux.

www.lagence-creative.com

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